L'intelligence avance de façon biscornue

Entretien avec Olivier Houdé


L'intelligence telle que la concevait Jean Piaget se construisait par stades successifs et était fondée sur les notions clés d'assimilation et accommodation. Certains aspects de cette définition sont révisés par la psychologie du développement. Quels sont les principaux points de rupture avec cette théorie ?

J. Piaget concevait l'intelligence comme une forme d'adaptation, au sens biologique : l'intégration, ou assimilation, des stimulations de l'environnement à l'organisme, combinée avec l'ajustement ou accommodation de l'organisme à ces stimulations. Selon lui, cela conduit le cerveau vers des organisations de plus en plus complexes. D'abord, le stade sensori-moteur (0-2 ans), basé sur les sens et les actions du bébé. Ensuite, chez l'enfant, le stade de la préparation (2-7 ans) et de la mise en place (7-12 ans) des opérations concrètes, correspondant par exemple à la notion de nombre. Enfin, chez l'adolescent (12-16 ans), le stade des opérations formelles, c'est-à-dire du raisonnement logique.

Un premier point de rupture, le plus fondamental selon moi, est qu'il y a quelque chose de plus dans le développement de l'intelligence chez l'enfant que la seule dynamique d'assimilation/ accommodation. Je propose d'y ajouter l'activation/inhibition qui est aussi un principe d'adaptation à la fois biologique et psychologique.

Un second point de rupture est que la conception du développement de l'enfant selon J. Piaget était linéaire et cumulative. C'est «le modèle de l'escalier», chaque marche correspondant à un grand stade. La nouvelle psychologie de l'enfant remet en cause ce modèle général. L'intelligence avance de façon beaucoup plus biscornue, moins linéaire.


Quelles découvertes permettent aujourd'hui de parler d'une nouvelle psychologie de l'enfant ?

Par exemple, selon J. Piaget, il faut attendre 7 ans pour que l'enfant atteigne la « marche » (le stade) qui correspond à la notion de nombre. Il plaçait l'enfant face à deux rangées de jetons en nombre égal mais de longueur différente. Interrogé sur le nombre, le jeune enfant considère, jusqu'à 7 ans, qu'il y a plus de jetons là où c'est plus long ! Mais après J. Piaget, d'autres chercheurs ont montré que les enfants réussissent dès 2 ans sa tâche si on remplace les jetons par des nombres inégaux de bonbons ! On a même découvert la naissance du nombre avant le langage, c'est-à-dire avant 2 ans : dès 4-5 mois, les bébés détectent visuellement des erreurs de calcul dans des opérations arithmétiques simples. C'est de ce point de vue que le développement a une allure biscornue : des échecs tardifs succèdent à des compétences précoces. J'ai pu montrer avec mon équipe que ce qui pose réellement problème à l'enfant dans la tâche de J. Piaget, ce n'est pas le nombre en tant que tel, mais c'est d'apprendre à inhiber la stratégie perceptive inadéquate « longueur égale nombre ».


L'imagerie cérébrale a largement contribué à ces avancées...

On dispose aujourd'hui de méthodes d'imagerie tridimensionnelle qui produisent sur ordinateur des images numériques reliées à l'activité des neurones en tous points du cerveau. L'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui commence maintenant à être appliquée à l'étude du développement de l'enfant, va nous permettre de visualiser l'activité du cerveau correspondant à l'activation/inhibition des stratégies cognitives aux différents âges ou au cours d'un apprentissage à un âge particulier. Il faut toutefois être très prudent dans l'interprétation de ces images car de multiples facteurs peuvent expliquer les différences observées. Sur le plan juridico-éthique, la tomographie par émission de positons, impliquant l'injection d'un marqueur radioactif, reste évidemment contre-indiquée chez l'enfant.


Quelles sont, selon vous, les pistes de recherche concernant l'intelligence de l'enfant les plus prometteuses ?

Il y a en deux, étroitement liées, l'une fondamentale, l'autre plus appliquée. La première est celle de l'imagerie cérébrale du développement cognitif. La seconde est celle du transfert de ces découvertes scientifiques dans la pédagogie.


Olivier Houdé est Professeur de psychologie à l'université Paris-V et chercheur du Groupe d'imagerie neurofonctionnelle, UMR 6194, CNRS/CEA. Il est l'auteur de la nouvelle version du «Que-sais-je ?», intitulé La Psychologie de l'enfant, Puf (2004, 2e éd. 2005), succédant à celui de Jean Piaget.


Propos recueillis Par Hélène Vaillé


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