En 1955, Jean Piaget (1896-1980), psychologue suisse, fonde à Genève le Centre international d'épistémologie génétique. Nulle référence, donc, à l'enfant dans cet intitulé. Ce qui peut étonner, quand on sait que cet homme doit sa célébrité à une théorie du développement de l'intelligence de l'enfant.
Mais J. Piaget reste en fait tout à fait fidèle à son projet initial : pour lui, la psychologie de l'enfant est le terrain expérimental d'une épistémologie scientifique historico-critique. Autrement dit, au travers de l'acquisition des connaissances de l'enfant, J. Piaget veut comprendre le développement de la pensée humaine au cours de l'évolution. De plus, l'enfant est observé non pas en tant que personne individuelle, mais en tant que « sujet épistémique », c'est-à-dire représentant de l'universalité de l'intelligence humaine.
A cette époque, J. Piaget se trouve au sommet de sa carrière. Il occupe, de 1952 à 1963, la chaire de psychologie de l'enfant à la Sorbonne et a déjà publié un très grand nombre d'ouvrages (La Naissance de l'intelligence chez l'enfant, 1936, La Construction du réel chez l'enfant, 1937, La Genèse du nombre chez l'enfant, 1941, La Formation du symbole chez l'enfant, 1945, etc.). Sa méthode d'observation est utilisée par tous ses collègues. Elle est dite méthode clinique, et tient à la fois de l'entretien clinique et de la psychologie expérimentale.
Une succession de stades
La théorie du développement de J. Piaget est mondialement connue. Elle conçoit l'évolution de la pensée de l'enfant comme une succession de stades avec leur structure logique propre. Jusqu'à 2 ans, le bébé interprète le monde qui l'entoure sur la base de ses sens et de ses actions. Ce stade est dit «sensori-moteur». Il apprend certaines règles sur le fonctionnement du monde physique et sur sa capacité à agir dessus. Par contre, à partir de 2 ans, l'enfant commence à être capable de se représenter un objet qui est absent. L'intelligence du jeune enfant devient donc «représentative». Il est notamment capable d'imitation différée, ou de «jeu symbolique» (comme lorsque la petite fille joue à la maman), de dessiner et de parler.
L'enfant de 2 ans se sert alors des schèmes d'action qu'il a appris au stade sensori-moteur, mais se met à les intérioriser et à les combiner mentalement. C'est le début d'un nouveau stade de développement : celui de la préparation et de la mise en place des opérations concrètes (de 2 ans à environ 12 ans) où l'enfant va progressivement construire et appliquer les concepts fondamentaux de la pensée, comme par exemple les nombres. De 12 à 14-16 ans se mettra alors en place le stade des opérations formelles, permettant à l'adolescent d'accéder à l'abstraction.
Anna Freud et Mélanie Klein
Parallèlement aux travaux de J. Piaget, commencés dès les années 20, un autre champ de la psychologie contribuera, avant la Seconde Guerre mondiale, aux théories du développement : la psychanalyse, qui s'intéresse au développement affectif de l'enfant. Par l'étude de la sexualité de l'enfant, Sigmund Freud veut comprendre les conduites pathologiques et normales de l'adulte. Il n'est donc pas à proprement parler un psychologue de l'enfant. Mais c'est à partir de ses travaux que la psychanalyse de l'enfant va se développer.
Les premières psychanalystes de l'enfant sont Anna Freud (1895-1980) et Mélanie Klein (1882-1960). A. Freud, en restant fidèle à l'oeuvre paternelle, va tenter d'adapter la psychanalyse, en rendant la cure plus pédagogique. M. Klein, de son côté, va mettre au point des techniques de jeux afin de faire apparaître les fantasmes enfantins. Cela sera d'ailleurs source de controverses entre les deux femmes. Après la guerre, d'autres psychanalystes, comme René A. Spitz (1887-1974), et plus tard Donald Winnicott (1896-1971) vont contribuer à développer la psychanalyse de l'enfant en tant que discipline en soi.
Alors que Piaget et Freud privilégient certains aspects du développement, d'autres l'envisagent dans sa totalité. Ainsi, aux Etats-Unis, Arnold Gesell (1880-1961) construit un inventaire du développement, de 4 mois à 5 ans, à partir d'observations filmées. S'il admet l'importance de l'environnement, notamment social, il insiste sur l'importance de la maturation biologique, qu'il ne faut surtout pas contrer. Il préconisera une pédagogie «démocratique» qui respecte le rythme évolutif de l'enfant et ses besoins individuels.
En France, dans les années 40, Henri Wallon (1879-1962) décrira le développement de l'affectivité et de l'intelligence de l'enfant, tout en l'inscrivant dans son environnement social. Inspiré par l'évolutionnisme de Darwin et par la philosophie marxiste, H. Wallon donne un rôle primordial au milieu comme contrainte de développement. Chez l'être humain, c'est le tissu social qui construit la personne. Au-delà de ses activités scientifiques, H. Wallon est aussi un homme d'action. Député de Paris de 1945 à 1956, il préside la Commission de réforme de l'enseignement, qui produira le fameux plan Langevin-Wallon. Le psychologue y voit l'occasion d'appliquer les progrès de la psychologie à l'éducation.
La toute-puissance de la mère
Juste après la guerre, une découverte du psychanalyste américain René Spitz va modifier considérablement la perception du tout-petit. Elle deviendra publique en 1951, lorsque John Bowlby publie un rapport de synthèse pour l'OMS (Organisation mondiale de la santé) sur la carence de soins maternels.En observant, pendant la Seconde Guerre mondiale, des enfants en institutions, R. Spitz constate que malgré des soins physiques parfaits, ils présentent de graves troubles : « Complètement passifs, ces enfants gisaient dans leur lit, le visage vide d'expression (...), la coordination oculaire souvent défective. » Il utilise alors le terme d'hospitalisme pour désigner les conséquences d'une séparation précoce d'avec leur mère et de carences affectives.
Cette découverte va avoir un impact social considérable. Elle va faire prendre conscience aux professionnels de l'enfance de l'importance de l'affectivité du bébé, et permettre aux théories psychanalytiques de se diffuser. Mais avec elles, c'est toute une conception de la relation mère-enfant qui va s'instaurer : la mère est en effet vue comme le pilier de l'équilibre affectif de son enfant. La garde par des tiers ne peut donc être que néfaste à son développement harmonieux. Même si les travaux de la Française Jenny Aubry (1903-1987) montrent que les troubles dus à la séparation peuvent être compensés par une humanisation des soins, une méfiance subsiste vis-à-vis de l'accueil collectif.
Autre impact important de la conception de la relation mère-enfant : la marginalisation des pères. En plaçant la mère au centre de la vie affective de l'enfant, le père est de fait évincé. Il est cantonné à une fonction particulière, celle d'incarner l'ordre social. A cela va s'ajouter la critique virulente de la position patriarcale de l'homme dans les années 60 et 70, ce qui va finir d'institutionnaliser la perte de pouvoir des pères.
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